🧜‍♀️ Derrière le conte de fées : la philosophie de La Petite Sirène

 


Derrière les chansons, les poissons et le prince charmant, La Petite Sirène raconte surtout le conflit entre une vie que l’on nous a donnée et une vie que l’on désire choisir. Et si ce classique Disney était aussi une réflexion sur la liberté, l’autorité, l’amour et la construction de soi ?

🧜 Ariel : peut-on être libre sans désobéir ?

Ariel est d’abord une jeune fille insatisfaite de la place qui lui a été attribuée. Fille du roi Triton, elle appartient au monde sous-marin, mais rêve de la surface et des humains. Son père lui interdit pourtant formellement de s’en approcher.

Le conflit entre les deux personnages permet de poser une question essentielle : être libre, est-ce simplement faire ce que l’on veut ?

La philosophie montre que la réponse est plus complexe. Une règle n’est pas forcément incompatible avec la liberté : elle peut organiser la vie collective. Mais le problème apparaît lorsque quelqu’un impose une règle sans laisser à l’autre la possibilité de participer aux décisions qui concernent sa propre existence.

Cette question rejoint notamment la réflexion de Jean-Jacques Rousseau sur la liberté politique : être libre ne signifie pas nécessairement vivre sans aucune règle, mais plutôt ne pas être soumis à une volonté arbitraire étrangère à la sienne. Dans Du contrat social, Rousseau cherche ainsi à penser la possibilité d’une liberté compatible avec l’existence de règles communes.

Ariel ne réclame donc pas seulement le droit de désobéir. Elle revendique progressivement quelque chose de plus profond : le droit de construire sa propre vie. Le film met ainsi en scène un conflit classique entre autorité, protection et autonomie, particulièrement visible dans les relations entre générations.

🌊 Pourquoi désirons-nous ce que nous n’avons pas ?

Ariel possède déjà une famille, un statut et un monde auquel elle appartient. Pourtant, elle ressent un manque. Elle collectionne les objets humains et rêve d’une autre existence.

C’est ici que le film rejoint une vieille question philosophique : le désir naît-il du manque ?

Dans une perspective inspirée de Platon, nous pouvons comprendre le désir comme une tension vers ce que nous ne possédons pas encore. Dans Le Banquet, le désir est notamment associé à ce qui nous manque : nous désirons ce que nous n’avons pas et cherchons à nous en rapprocher.

Ariel ne connaît d’ailleurs presque rien de la réalité humaine. Elle en connaît surtout des fragments, des objets et une image idéalisée.


C’est un mécanisme que nous retrouvons quotidiennement. Nous pouvons fantasmer un autre métier, une autre ville, une autre relation ou un autre mode de vie sans réellement connaître leurs contraintes.

Le cas d’Ariel pose alors une question subtile : désire-t-elle réellement le monde humain, ou ce que ce monde représente pour elle ? La nouveauté, l’aventure et la liberté semblent compter autant que les humains eux-mêmes.

Cette réflexion fait également penser à Épicure, pour qui il est essentiel de distinguer les différents types de désirs. Tous les désirs ne se valent pas : certains sont naturels et nécessaires, d’autres naturels mais non nécessaires, et d’autres encore artificiels. Appliquée à Ariel, cette distinction permet de se demander si son désir de devenir humaine répond à un besoin essentiel ou à une aspiration devenue disproportionnée parce qu’elle idéalise ce qu’elle ne possède pas.

🤿 Rencontrer l’autre, est-ce vraiment le connaître ?

La rencontre avec Éric ajoute une seconde dimension. Ariel tombe amoureuse d’un homme qu’elle connaît à peine. Elle projette sur lui son rêve d’une existence différente ; Éric, de son côté, est attiré par une jeune femme mystérieuse qu’il ne connaît presque pas.

Cette situation illustre le problème de l’altérité : l’autre n’est jamais exactement celui que notre imagination invente.

Nous pouvons être attirés par quelqu’un avant de connaître réellement sa personnalité, ses défauts, ses valeurs ou ses contradictions. L’amour peut donc commencer par une projection.

Le film propose ainsi, sans nécessairement chercher à le faire consciemment, une question très actuelle : aimons-nous parfois une personne réelle, ou l’histoire que nous avons construite autour d’elle ?

Cette question peut être éclairée par Emmanuel Levinas et sa philosophie de l'altérité. Pour Levinas, autrui ne peut jamais être entièrement réduit aux catégories que nous lui appliquons. L'autre conserve une dimension irréductible : il est toujours plus complexe que l'image que nous nous en faisons.

🐙 Ursula : sommes-nous libres lorsque nous acceptons un mauvais marché ?

Le personnage d’Ursula est particulièrement intéressant philosophiquement.

Elle ne force pas Ariel physiquement. Elle lui propose un marché. Ariel accepte volontairement les conditions du contrat : elle obtient des jambes, mais abandonne sa voix.

En apparence, elle est libre de refuser.

Mais cette scène permet de distinguer liberté de choix et autonomie réelle. Un choix peut être juridiquement volontaire tout en étant fortement influencé par une situation de vulnérabilité, par le manque d’information ou par une forte pression émotionnelle.

Cette distinction rappelle la réflexion de Thomas Hobbes sur la liberté comme absence de contrainte extérieure directe, mais elle permet aussi d'aller plus loin : l'absence de violence physique ne suffit pas nécessairement à garantir une véritable autonomie.

Ursula comprend parfaitement le désir d’Ariel et exploite son intensité. Elle transforme donc le désir en instrument de pouvoir.

On peut y voir une métaphore intéressante de certaines situations contemporaines : un contrat peut être officiellement accepté par les deux parties tout en reposant sur une grande asymétrie de pouvoir.

Le paradoxe est remarquable : Ariel cherche sa liberté et commence par signer un contrat qui menace précisément cette liberté.

👑 Triton : protéger peut-il devenir contrôler ?

Triton n’est pourtant pas réductible à un simple père autoritaire. Il cherche réellement à protéger sa fille, notamment parce qu’il connaît les dangers du monde humain.

Le problème apparaît lorsque la protection devient permanente.

Le paternalisme consiste à limiter la liberté d'une personne en considérant que cette limitation est faite pour son bien. Le concept permet de comprendre la position de Triton : il pense savoir ce qui protège Ariel, mais il finit par décider à sa place.

Cette question peut être rapprochée de la philosophie de John Stuart Mill, notamment de ce que l'on appelle le principe de non-nuisance : selon Mill, l'intervention coercitive d'autrui n'est légitime que dans certaines circonstances, notamment pour empêcher qu'une personne nuise à autrui, et non simplement parce que quelqu'un estime qu'une décision est mauvaise pour elle.

La difficulté est universelle. Les parents doivent protéger les enfants lorsqu’ils sont vulnérables, mais l’objectif de cette protection devrait progressivement devenir leur autonomie.

La question n’est donc pas seulement : « Triton a-t-il tort ? »

C’est plutôt : à partir de quel moment protéger quelqu’un revient-il à lui confisquer sa capacité de décider ?

🧜‍♀️ Devenir soi-même signifie-t-il devenir quelqu’un d’autre ?

Le choix d’Ariel est encore plus radical lorsqu’elle abandonne temporairement sa voix pour obtenir une apparence humaine.

Cette transformation peut être interprétée de deux manières.

Elle peut représenter une émancipation : Ariel refuse de laisser son identité de départ déterminer définitivement son avenir.

Mais elle peut aussi représenter le danger d’un rejet de soi : pour obtenir une autre vie, elle renonce à une partie de ce qu’elle est.

Cette ambiguïté rejoint une grande question de la philosophie existentielle, notamment chez Jean-Paul Sartre : dans quelle mesure sommes-nous capables de nous définir par nos choix plutôt que par les catégories qui nous sont données ?

Cette idée renvoie à l'existentialisme, courant selon lequel l'être humain ne possède pas un destin entièrement fixé à l'avance et doit, dans une certaine mesure, se construire à travers ses choix.

Ariel semble répondre : je ne suis pas seulement ce que je suis née pour être.

Mais le film invite aussi à se demander : changer pour devenir soi-même, est-ce nécessairement accepter de devenir quelqu’un d’autre ?

❤️ Et si le « happy ending » ne réglait pas tout ?

 

La fin heureuse résout le conflit narratif, mais pas nécessairement toutes les questions philosophiques.

Ariel obtient l’amour, sa nouvelle existence et l’approbation de son père. Pourtant, son émancipation reste étroitement associée à une histoire romantique. Cela permet une lecture critique : le film présente-t-il l’autonomie comme une conquête personnelle, ou comme quelque chose qui trouve finalement son accomplissement dans le couple ?

De même, Triton avait-il entièrement tort ? Non. Certaines de ses craintes étaient fondées. Ariel, elle aussi, prend des décisions impulsives et accepte un contrat dangereux.

Le film refuse donc, même involontairement, une opposition totalement simple entre le « bon » individu libre et le « mauvais » autoritaire.

Cette ambiguïté rappelle une idée importante en philosophie morale : une bonne intention ne suffit pas toujours à rendre une décision juste, et une décision libre n'est pas nécessairement une décision raisonnable.

🌍 Ce que La Petite Sirène dit de nos propres choix

Le véritable intérêt philosophique de La Petite Sirène est peut-être là : Ariel ne cherche pas seulement un prince. Elle cherche une existence qui lui semble plus authentique.

Son parcours rappelle une expérience très humaine : nous pouvons être insatisfaits d’une vie qui n’est pourtant pas objectivement mauvaise, simplement parce que nous sentons qu’elle ne correspond pas à ce que nous voulons devenir.

Cette recherche d'une vie « authentique » fait écho à la philosophie existentielle de Kierkegaard, pour qui l'existence humaine suppose notamment de se confronter à la question du choix et de devenir véritablement soi-même plutôt que de simplement suivre les attentes du groupe.

Mais suivre ses désirs ne garantit pas automatiquement le bonheur. Un désir peut être juste, mais aussi naïf ; libérateur, mais aussi dangereux.

À l’image d’Ariel, nous devons donc parfois choisir entre sécurité et autonomie, appartenance et liberté, rêve et réalité.

Et c’est peut-être la grande leçon philosophique du film : être libre ne consiste pas seulement à obtenir ce que l’on désire. Il faut encore comprendre ce que l’on désire, pourquoi on le désire et quel prix on accepte de payer pour l’obtenir.

Au fond, la question de La Petite Sirène n’est peut-être pas : « Comment obtenir ce que je veux ? »

Elle est beaucoup plus difficile :

« Comment savoir que la vie que je choisis est réellement la mienne ? »

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